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Transformation digitale : Comment conserver l’emploi ?

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CCIG
Posté le 10.06.2016
Dossiers CCIGinfo

Les impacts sociétaux et RH de la transformation digitale dans un contexte de société numérique.

Les technologies de la communication et de l’information issues de l’informatique et de l’omniprésence de l’internet dans nos activités ont un impact fondamental sur nos organisations et donc nos entreprises. Les avancées technologiques modifient les tâches dans l’entreprise, ce qui impacte les travailleurs. Une modification des tâches et des personnes attaque directement la structure de l’organisation et donc la culture de celle-ci.

L’analyse des technologies des systèmes d'information consiste, en fait, à étudier l'évolution dans l'environnement social et économique.

Tout le monde le clame : 2016, c’est la dernière qui sonne pour que votre entreprise fasse sa transformation numérique au risque de disparaître corps et biens de l’écosystème. En février, les élites l’ont affirmé à Davos, notre monde vit sa 4e révolution industrielle, celle des NBIC, pour Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique (big data, internet des objets) et Cognitivisme (Intelligence artificielle et Robotique).

Un des paris de la formation des jeunes et des moins jeunes aujourd’hui est de promouvoir les compétences numériques afin de réduire les inégalités pour qu’augmente le travail de complémentarité aux technologies et à la robotisation. Le bénéfice est double, d’une part l’emploi est préservé, d’autre part l’adoption de la technologie est plus efficiente.

Qu’est-ce que la culture numérique ?

Ces grands bouleversements technologiques s’inscrivent dans une culture numérique qui respecte cinq propriétés sociotechniques qui, selon nous, permettent d’expliquer et donc de comprendre.

En premier, la propriété d’immédiateté découlant uniquement de la transmission électrique des messages, nous rappelle qu’aujourd’hui toute information est techniquement disponible globalement et immédiatement. Une actualité est transmise sans délai et connue dans le monde entier.

La deuxième propriété se définit par la relation ambiguë entre la synchronicité et l’asynchronicité. Il n’est plus nécessaire de choisir d’être connecté ou déconnecté lors de nos communications, les ordinateurs se chargent de gérer ces deux états, mais, attention, nous sommes aussi suffisamment intelligents pour en tirer parti.

En troisième vient la multilatéralité. Nous pouvons être plusieurs à parler à plusieurs sans générer de bruit. Par exemple, lorsque vous twittez en regardant une émission de télévision ou quand, pendant une conférence, vos messages atteignent leurs destinataires sans déranger le message principal transmis par le speaker.

La décentralisation, à l’origine de la disparition des hiérarchies mais prônant l’horizontalité et la collaboration, ainsi que la persistance rappelant que l’internet et le big data n’oublient rien complètent cette liste.

La transformation digitale d’une entreprise représente non seulement l’arrivée majeure des technologies dans l’accomplissement des tâches, mais aussi l’interconnexion entre les personnes et les objets. La numérisation de l’activité de l’entreprise se caractérise par la virtualisation de nombreux flux et processus, la robotisation et une profonde mutation de la fonction RH.

On relève un changement d’échelle pour les composantes fondamentales d’une entreprise, c’est-à-dire son modèle d’exploitation (achat, RH, exploitation, technologie, vente et marketing) et son infrastructure. La gestion informatisée se caractérise par une intégration et une homogénéité totale des composants. Faire faire à son entreprise sa transformation digitale, c’est rendre son organisation plus performante, plus réactive, plus proche des clients, en exploitant au maximum les propriétés sociotechniques de la culture numérique.

La 4e révolution industrielle, c’est aussi une nouvelle façon d’organiser les moyens de production, par exemple citons le concept d’usine intelligente qui permet une interconnexion des machines et des systèmes au sein de l’usine de production en utilisant ainsi les facilités proposées par l’internet des objets. Le point d’orgue est atteint lorsque toute cette organisation virtuelle est dirigée par de l’intelligence artificielle.

Le risque du sous-emploi

La transformation digitale permet aussi à l’entreprise d’agir dans un nouvel écosystème numérique. Quels en sont les impacts économiques et les impacts sociaux, en particulier sur l’emploi ?  Devons-nous être très inquiets et, à l’instar du contenu du discours d’ouverture du WEF à Davos,  dire que la 4e révolution industrielle risque bien d’être synonyme de chômage en citant un rapport annonçant la disparition de 5 000 000 d’emplois dans le monde ? Même Joe Byden, vice-président des USA, y va de son message alarmiste en disant craindre pour la classe moyenne.

Heureusement, tout n’est pas si clair. Les scientifiques de tout bord se sont penchés sur le problème. Leurs analyses sont assez semblables en ce qui concerne l’observation de la relation entre l’emploi et les révolutions précédentes. Les technologies ont toujours augmenté la productivité, donc le rendement, donc la demande et donc l’emploi. Mais, dans la prospective, il y a des éléments qui intriguent. L’intelligence artificielle et les succès récents des ordinateurs dans le jeu de go pourraient provoquer une rupture dans ces statistiques...

Dans son rapport 2014, l'OCDE souligne que « l'impact net de l'Internet sur l'emploi est difficile à mesurer et que plus de réflexion est encore nécessaire pour comprendre le phénomène. » En 1929, John Maynard Keynes exprimait son optimisme via le titre de son essai : « Economic possibilities for our grandchildren ». Le risque était cependant nommé : le sous-emploi technologique en raison d’une accélération des innovations, ce qui revient au fait que les moyens d’économiser le travail humain sont plus évidents que le fait de trouver de nouvelles manières d’utiliser ce travail.

Michèle Debonneuil a développé l’idée en 2007 déjà d’une « économie du quaternaire », qui combinerait les secondaire et tertiaire. Le schéma apparu, soit l’émergence d’une nouvelle technologie qui permette de faire plus efficacement ce que l’on faisait précédemment, est identique pour chacune des révolutions industrielles. Cette efficacité conduit à supprimer des postes et crée ainsi du chômage. Dans un deuxième temps, au lieu de faire seulement mieux, on fait autre chose de ces technologies, on apprend ce qu’elles peuvent nous apporter de nouveau.  Pour cette dernière révolution, Michèle Debonneuil parle de nouveaux produits, qui ne sont ni des biens ni des services mais des « solutions », qui naissent et se greffent sur le déjà existant.
 
Décuplement des capacités

Lors des deux premières révolutions industrielles, aux 18e et 19e siècles, les liens entre innovation, croissance et emploi n’ont fait que de se renforcer et de s'accroître : l’innovation a permis productivité et nouveaux produits, donc croissance économique, et l’emploi s’est vu favorisé par les gains de productivité obtenus, un pouvoir d’achat augmenté et la demande de nouveaux produits.
 
La troisième révolution, soit l’ère informatique, est différente car les gains de productivité ont peu augmenté et surtout parce que les emplois supprimés l’emportent largement sur les emplois créés. La quatrième, celle de la connectivité des objets, suit la troisième sur ce point. Dès lors, la question est de savoir s’il ne s’agit que d’une phase transitoire avant que ces technologies nouvelles ne permettent le développement de nouveaux emplois ou au contraire d'une innovation qui sera fossoyeuse de l’emploi et de la prospérité économique, comme cela semble être le cas depuis la fin officielle de la récession en 2011 aux États-Unis.

Cette question ne pourra être résolue via l’observation de statistiques sur le court terme. Pour cette dernière révolution, les salaires de rémunération moyenne ou intermédiaire ont baissé alors que les salaires extrêmes (haut ou très bas) ont augmenté. Seuls les emplois de tâches non routinières, qu’elles soient manuelles ou cognitives, ont augmenté. Ces tâches ne pouvaient en effet se voir remplacer par une robotisation.
 
Mais il faut encore distinguer au sein du terme même d’innovation : les innovations de remplacement (réponse nouvelle via des améliorations techniques ou des fonctionnalités nouvelles à une demande antérieure), de rationalisation (innovation permettant d’abaisser les coûts, réduction du nombre d’emplois et libération de capital) et enfin d’autonomisation (innovation de rupture : nouveaux biens ou nouveaux services avec des coûts qui baissent en fonction de l’accroissement de la demande et des demandeurs). Leurs effets sur la création d’emplois seraient différents.

En effet, si les innovations autonomisantes sont créatrices d’emploi, elles doivent pour cela avoir une innovation de rupture qui soit à l’origine d’une demande nouvelle et qui soit l’initiatrice de transformation sociale dans les modes de vie. C’est cet impact social qui manque à la dernière révolution et qui semble donc expliquer la différence d’effet sur les emplois qu’avaient eu les deux premières.

C’est ici qu’intervient la notion de conditions à remplir qui nous permet la comparaison des différentes révolutions ainsi que leurs effets. Si toutes les trois ont permis un décuplement des capacités (physiques via les machines, de production via l’industrialisation et mentales via le numérique), seules les deux premières ont été exploitées en termes de transformation sociale du mode de vie. Et c’est bien ceci qui manque à la dernière révolution, l’accès au plus grand nombre qui saura se révéler créateur de demandes, de développements et de nouveaux emplois.

En ce qui concerne la quatrième révolution, l’économiste Daron Acemoglu, tout comme Levy et Murnane, Jaimovich et Siu, Frey et Osborne, a décrit une polarisation du travail. S’il s’accorde avec ses collègues économistes sur le fait que la digitalisation des processus demande une main d’œuvre plus qualifiée, il explique que les tâches routinières vont disparaître, mais pour des employés moyennement qualifiés, alors que la demande sera largement maintenue pour des tâches manuelles demandant des compétences faibles ; ces emplois vont simplement se déplacer des industries aux services.

Michèle Debonneuil confirme en précisant que se verront remplacées les tâches manuelles et routinières comme les tâches cognitives et routinières, contrairement aux tâches non routinières et c’est bien ici que se situe la bipolarisation. Les tâches routinières se verront remplacées par des automatismes numériques grâce aux progrès des technologies mais également en raison de leur faible coût. Et c’est ce remplacement qu’une nouvelle demande doit venir contrebalancer, la création de nouvelles tâches complémentaires non routinières. Il s’agira de donner naissance à des emplois non substituables par le numérique, soit non codifiables et non délocalisables.

Emotion et valeurs : spécificités de l’humain

A la différence des chevaux, qui ont presque complètement disparus du monde du travail, les humains peuvent choisir d'éviter eux-mêmes de devenir économiquement non pertinents tel que nous l’expliquent Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee. A la différence des robots, les humains possèdent le capital.

Les humains sont une espèce très sociale, et nos désirs sont déconnectés des logiques commerciales. Il y a beaucoup d’éléments émotionnels dans notre vie économique : par exemple, payer pour un spectacle donné par des humains, payer pour assister à un match joué par des humains mais aussi aller au restaurant non pas forcément pour boire et manger mais pour vivre un moment social dans l’hospitalité d’un bon restaurant, accueilli par une high touch, c’est à dire un service personnalisé et humainement chaleureux.
 
Pendant encore au moins une décennie, nos sens, c’est à dire nos « capteurs » nous donneront, sur les ordinateurs, l’avantage d’une rétroaction rapide et multidimensionnelle pour diriger nos mouvements et contrôler notre environnement dans sa globalité mais, à terme, les nouvelles technologies nous rattraperont  et nous sommes condamnés à devenir intelligents ! C'est ce que postule Michel Serres, qui explique que l'homme a externalisé sa mémoire. Il nous faudra donc être inventifs, intelligents, transparents pour être des acteurs de cette nouvelle période de l'histoire. Mais Michel Serres va plus loin en expliquant que les ordinateurs miment tout dans ce monde puisque, à l’instar de tous les êtres vivants, de toutes les associations humaines, ils reçoivent, produisent, traitent et stockent de l’information.
 
A ce jour, la constatation est froide, il ne nous reste plus rien face à l'ordinateur auquel nous avons donné notre mémoire, notre savoir, notre imagination et notre rationalité. Il nous reste peut-être la création puisque nous restons inventifs. Il est temps de se concentrer sur notre cerveau. La machine n’a pas de cerveau car la machine n’a pas de conscience.

Le grand neurologue Antonio Damasio nous donne un espoir quand il définit la conscience comme la sensation de notre intériorité en plus de notre perception du monde qui nous entoure. Tels les ordinateurs du big data, nous avons nos capteurs mais, en plus, nous avons l’émotion constituée de l'ensemble de nos perceptions mais aussi de notre plaisir ou de notre malheur. Nous avons un objectif inconnu des ordinateurs, nous cherchons à être aimés. Notre conscience de soi est constituée de couches prévues pour être aimé. Nous nous racontons des histoires, nous donnons des sens.

René Descartes pensait que l'âme et le corps physique sont faits de substances fondamentalement différentes ; aujourd'hui les scientifiques prouvent le contraire. Les pensées sortent du cerveau. Lorsque la machine déduit, nous pensons. Nos décisions sont prises par notre système de valeur. Le cerveau est une machine biologique qui est transformée par sa propre activité. Le cerveau produit des pensées.

Mais ces avantages biologiques ne sont pas nos seuls atouts. Le Credit Suisse l’a estimé en 2014, 1% des plus riches possèdent 48% de la richesse mondiale. Cette inégalité de moyens situe vraisemblablement le lieu des actions de l’automatisation et la numérisation, qui par ailleurs sont moins susceptibles de remplacer toutes les formes du travail que de réorganiser, peut-être radicalement, les récompenses pour les compétences, le talent et la chance.

L’humain, le rappelle Erik Brynjolfsson, à la différence des chevaux et des machines, peut voter. Il est fort probable que des processus démocratiques permettent de redistribuer les richesses. Citons le « robot dividend » en Alaska, qui redistribue un pourcentage des gains de la robotisation directement aux citoyens ou les futures formes de revenu de base inconditionnel que nous commençons à envisager dans notre pays.

Finalement, nous pouvons encore constater que la vitesse du changement nécessite toujours plus de ressources humaines et que l’humain a cette supériorité par rapport aux machines : sa  capacité à se tromper. Mark Twain le disait bien : « Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait ! »

La meilleure façon d’éviter le chômage futur des humains dans un monde robotisé et animé -  nous n’avons pas dit dirigé - par de l’intelligence artificielle est de préparer les travailleurs de demain. Les deux éléments clé sont d’une part d’encourager la croissance de l’économie globale et investir dans la formation et la recherche et, d’autre part, de rester humain sans imiter la machine qui nous mime.

Nathalie Courtine, Jean-Philippe Trabichet,
Haute école de gestion de Genève, mai 2016


Bibliographie résumée

  • DEBONNEUIL, M. and ENCAOUA, D., 2014. Innovations contemporaines: contre-performances ou étape transitoire?. Revue Française d'Economie, 10, vol. 29, no. 2, pp. 43-101
  • MOKYR, J., VICKERS, C., ZIEBARTH, NL. 2015. The History of Technological Anxiety and the Future of Economic Growth: Is This Time Different?. Journal of Economic Perspectives. 29, 3, pp.31-50
  • BRYNJOLFSSON, Erik, MCAFEE, Andrew. 2015. Will Humans Go the Way of Horses? Foreign Affairs. 94(4), 8-14
    CIRIANI, S., PERIN, P. (2015). Current perspectives on the employment impact of digital technologies (*). Communications & Strategies, (100), 145-163,209,211.
  • TORRACO, R. J. (2016). The persistence of working poor families in a changing U.S. job market: An integrative review of the literature. Human Resource Development Review, 15(1), 55.

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