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Entreprises versus formation: un dialogue impossible ?

CCIG
Posté le 04/07/2018
Dossiers CCIGinfo

Deux mondes, deux réalités juxtaposées : c’est une impression d’inadéquation qui transparaît souvent entre la formation et les entreprises. Un dialogue difficile à établir, même si des passerelles existent. Des efforts sont en tous cas menés depuis quelques années, en particulier dans la formation continue.

Dans une société encline à privilégier l’émulation des idées et l’échange de données, chacun a une compétence à apporter. Les entreprises elles-mêmes mettent parfois des barrières contraignantes à l’embauche, en exigeant trop rigoureusement des certifications académiques.

L’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue de Genève (OFPC) est un acteur incontournable de ce lien entre écoles et vie active. Gilles Miserez, qui a pris ses fonctions de directeur général le 1er février dernier en succédant à Grégoire Evéquoz, entend mettre les bouchées doubles (cf. encadré ci-dessous). Durant ses neuf ans à la tête du Centre professionnel de Lullier, le nouveau patron de l’OFPC a intensément œuvré au développement des filières de formation. A l’écoute des exigences de l’économie, il se dit motivé à poursuivre et renforcer le dialogue dans un esprit d’ouverture et de transversalité.

Selon les secteurs d’activité, il existe pourtant un décalage inévitable de quelques années par rapport aux besoins des entreprises. « C’est précisément ce que les organisations faîtières du travail – les OrTra – sont chargées de remonter auprès des instances concernées. Nos ordonnances de formation sont révisées tous les cinq ans, ce qui permet d’être en bonne adéquation avec les besoins du marché », estime Gilles Miserez.

En termes de formation professionnelle, le concept Go-Apprentissage commence à faire ses preuves. L’idée ? Les Cycles d’orientation (CO) tissent un lien fort avec l'économie locale en accompagnant les jeunes prêts à s'engager dans la voie de l'apprentissage dual. Un projet novateur déjà mis en œuvre dans quatre établissements pilotes avec des résultats réjouissants, puisque quatre CO supplémentaires l’adopteront à la rentrée prochaine. Différentes actions visant à valoriser la filière professionnelle – au travers de témoignages de personnalités qui l’ont suivie, notamment – seront menées à l’attention des élèves, mais également de leurs parents et enseignants.

Davantage de liens avec les entreprises


Si les secteurs de la construction ou de l’industrie peinent encore à recruter un nombre suffisant d'apprentis pour garantir la relève, une augmentation de l'offre de places d'apprentissage de la part des entreprises reste un impératif, surtout pour les employés de commerce. Le nombre d’entreprises habilitées à former a certes doublé entre 2001 et 2013 (4153 en 2013), relevait le CCIGinfo de septembre 2014. Mais, en 2018, ce nombre a baissé à 3800, parmi lesquelles seules 2100 forment effectivement un ou plusieurs apprentis. Un phénomène que l’on peut notamment attribuer à la crise. A ce titre, l’OFPC compte renforcer son travail de terrain et d’écoute : « Nous devons simplifier les démarches administratives pour les patrons formateurs et les accompagner dans ce rôle. Nous allons en particulier le faire pour les micro-entreprises, où l'aspect humain et la gestion du temps consacré à la formation du jeune peuvent représenter une difficulté. Quant aux grandes structures, nous leur laisserons plus de latitude en termes administratifs», relève Gilles Miserez.

L’Uni porteuse d’une méthodologie

L'Université de Genève (UNIGE) se soucie aussi de l’adéquation entre formation et monde du travail. La preuve avec la Geneva School of Economics and Management (GSEM) qui, par sa structure hybride, a un « pied dans la réalité » : elle est née en 2014 de la fusion entre l’ex-HEC Genève et le Département des sciences économiques. Elle est forte de 200 collaborateurs et de 1700 étudiants dans la formation de base, auxquels elle propose un bachelor, six masters, six doctorats. Elle accueille aussi plus de 1000 participants dans la formation continue en leur proposant un MBA, des MAS, DAS, CAS (cf. encadré p.3) et des ateliers au sein des entreprises. Citons ici le CAS en leadership de la transformation digitale, développé conjointement par la CCIG et l’UNIGE.

Thomas Straub, vice-doyen de la GSEM et professeur de management international, « ne pense pas que la formation soit condamnée à avoir un train de retard par rapport aux besoins des entreprises. Dans la recherche, l’observation est immédiatement suivie d’une publication. L’Université, publique et pluridisciplinaire, a une mission très large : elle apporte un savoir généraliste qui doit servir à un développement économique, social et culturel, lui conférant un côté interdisciplinaire. Elle n’a pas non plus la même intention qu’une business school traditionnelle.»

La GSEM gère environ 40% de la formation continue de l’UNIGE, introduite peu avant l’an 2000 et autofinancée. Ces modules spécialisés s’adaptent au plus près des besoins du marché en délivrant les best practices. Ils répondent à un but essentiel, celui de soutenir la Cité et les entreprises. L’intention est en effet d’améliorer l’employabilité et de maintenir à jour les connaissances des participants. Une façon également d’améliorer la recherche académique.

Mais quel rapport l’Alma Mater entretient-elle avec les Hautes Ecoles Spécialisées (HES) ? « Bien qu’étant toutes deux de degré tertiaire, nous sommes complémentaires : les HES sont davantage tournées vers le pratique, l’Université vers l’analytique et la recherche, poursuit Thomas Straub. Les connaissances pratiques deviennent rapidement obsolètes, alors que les méthodologies de travail et de raisonnement, elles, resteront : l’Université a d’autant plus de raisons d’être dans un monde en mutation ». L’employabilité des titulaires de bachelors en HES est statistiquement plus grande, mais il faut se rappeler que ce sont des formations en emploi. S’agissant des masters, l’employabilité est plus grande dans le cas de l’Université.

Choix par intention ou par défaut ?

A l'heure actuelle, la formation professionnelle souffre d'un déficit d’image par rapport aux études supérieures. Dans certains cas, l'apprentissage reste encore un choix par défaut. « Pour l’apprentissage, Genève est très en-dessous des chiffres nationaux, avec 15% de jeunes à plein temps et 4% en dual. J’ai l’intention de doubler ces chiffres d’ici à 2021 : un objectif ambitieux, mais réaliste », affirme Gilles Miserez. L’accession aux certifications académiques s’est améliorée depuis les années 2000 grâce notamment aux HES. Entre 2012 et 2016, plus d’un habitant genevois sur deux âgé de 25 à 44 ans a terminé une formation de degré tertiaire, indiquait une statistique de juin 2016 de l’Office cantonal de la statistique. La plupart des jeunes y entrent par la voie gymnasiale, alors que les HES sont plutôt adaptées aux CFC. On en revient au problème d’image : il faudrait intéresser les jeunes à fort potentiel et mieux informer les parents. Et pourtant à Genève, environ 90 % des titulaires de CFC trouvent un job dans un délai de six mois. Mais l’employabilité ainsi que le niveau d’instruction sont tributaires de la contribution de l’école obligatoire.

Un problème d’aiguillage

Encore trop d’adolescents ne disposent pas de bases solides de lecture et de calcul. Et s’il y a pénurie de main d’œuvre dans certains secteurs tels que l’informatique, « ce n’est pas forcément au monde académique de devoir la combler et l’adapter directement », relève Thomas Straub. Tant ce dernier que Gilles Miserez sont d’avis que l’orientation des adolescents à l’école obligatoire doit être renforcée. « Le Collège reste la voie royale vers l’Université ; il reste un choix de facilité pour les bons élèves à la sortie du CO. A l’inverse, le jeune de 15  ans qui vise l'apprentissage rencontre une double difficulté : choisir un métier et trouver un patron », note Gilles Miserez. C’est peut-être pour cela que l’âge d’entrée en apprentissage a augmenté (18 ans en moyenne), la majorité des adolescents ayant navigué d’une filière à l’autre.

Le privé plus flexible et innovant

Les écoles privées peuvent également servir sinon de modèle, du moins d’aiguillon pour l’instruction publique. « La flexibilité nous apporte un avantage certain, celui de développer rapidement des projets innovants », relève Alain Moser, directeur des Écoles éponymes. Et cette institution établie sur trois sites (Genève, Nyon et Berlin) en a la volonté. Depuis quelques années, elle prépare la génération future à être en phase avec les exigences du marché. Contrairement aux idées reçues, il n’y a pas qu’à maîtriser des technologies, mais il faut aussi adopter une éthique nouvelle. « Les jeunes ont beaucoup d’idées. Encore faut-il leur donner le goût d’apprendre et de créer », avance Alain Moser.

L’école Moser participe notamment à l’atelier Graines d’entrepreneurs, co-fondé par la Vaudoise Laurence Halifi. Une plate-forme qui pousse les adolescents à créer et défendre leur propre projet. « Nous voulons valoriser le travail collaboratif et les bureaux partagés qui représentent l’avenir, poursuit Alain Moser. L’ère de la réussite solitaire et de la compétition acharnée est bientôt révolue ; il faut désormais partager les données et échanger les savoirs ». Parmi les compétences développées figurent la maîtrise des outils numériques et l’acquisition d’une 3e langue en immersion. Dans le premier cas, l’objectif est de connaître le langage des codes ; dans le second, l’allemand (l’anglais étant un prérequis).

Des effets indésirés

« Á Genève, le récent changement de loi en faveur d’une formation obligatoire jusqu’à 18 ans est à saluer. Mais il pourrait avoir un effet pervers, note Alain Moser. Certes, on évitera que l’élève à la dérive ne soit exclu mais, en le forçant à étudier, on risque de freiner son développement personnel ». La démocratisation des études universitaires a aussi son revers de médaille : la perte de valeur sur le marché du travail d’un titre CFC par rapport à un bachelor. Certaines formations professionnelles se sont introduites dans le système académique dit de Bologne. C’est le cas à Genève de l’ISFB (institut supérieur de formation bancaire), une association professionnelle à but non lucratif de 50 établissements financiers romands et reconnue d'utilité publique. Mais pour ses formations diplômantes, l’ISFB préfère généralement s’associer avec des instituts privés. Ce qui ne favorise par le triple objectif de la réforme de Bologne, à savoir celui de faciliter la mobilité, la concurrence internationale et l’insertion sur le marché.

 

Pour aller plus loin, voir les deux vidéos :

Interview de Thomas Straub : La formation continue de l'UNIGE et ses liens extérieurs

Interview de Gilles Miserez : Le chef de l'orientation professionnelle s'exprime sur le lien avec les entreprises.

 

MAS, CAS, DAS : was ist das ?

Les certifications de formation continue développées par l’UNIGE sont multiples :

Le Master of Advanced Studies (MAS) est un titre de formation continue qui correspond à minimum 60 crédits ECTS *. Pour être admis, il faut posséder un titre d’une haute école et disposer le plus souvent d’une expérience professionnelle. Ces programmes apportent des compétences spécialisées.

Le Master of Business Administration (MBA) est un titre de formation continue en sciences économiques. Comparable à un MAS, il s'adresse à ceux qui ont obtenu un titre universitaire en général dans un autre domaine. L’objectif est d'acquérir des capacités managériales et des contacts bénéfiques.

Le Diploma of Advanced Studies (DAS) est un diplôme obtenu après un cursus en cours d'emploi. Il correspond à minimum 30 crédits ECTS.

Le Certificate of Advanced Studies (CAS) est un certificat obtenu après un cursus en cours d'emploi. Il correspond à minimum 10 crédits ECTS. Dans certains cas, une combinaison de plusieurs CAS permet  d’obtenir un MAS.

* ECTS : European Credits Transfer System, système d'évaluation du volume de travail fourni par l'étudiant, qui facilite la reconnaissance académique en Europe.


Les sept objectifs prioritaires de Gilles Miserez (OFPC)

  • Renforcer l’orientation des élèves du Cycle d’orientation

Outil principal : développer le concept Go-Apprentissage

  • Créer davantage de places d’apprentissage dans tous les métiers

Outil principal : créer une cellule de prospection et d’accompagnement des entreprises

  • Valoriser la filière professionnelle

Outil principal : poursuivre et développer des actions de promotion telles que la Cité des Métiers de Palexpo à l’automne 2018, SwissSkills, etc.

  • Intéresser les jeunes à fort potentiel à la formation professionnelle

Outil principal : adapter la formation au profil de ces jeunes en développant la filière de la maturité professionnelle intégrée au cursus de l'apprentissage

  • Intégrer les jeunes migrants à la formation professionnelle

Outil principal : mettre en œuvre le programme fédéral de préapprentissage PAI

  • Accompagner le jeune en rupture

Outil principal : renforcer le programme de la structure Cap Formations

  • Assurer une certification professionnelle aux adultes

Outil principal : proposer des programmes de formation adaptés au parcours de chaque adulte

 

 

 

 

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